mercredi 17 septembre 2008

Mr Patate


Bien installé face à la petite lucarne de son antre, M.P. prit une grande inspiration et se mit à gribouiller frénétiquement quelques lignes sur un vieil emballage cartonné qui traînait à proximité. Son visage affichait un large sourire et ses yeux pétillaient d’excitation.

Comme à son habitude, il fourra ensuite le morceau de carton dans une bouteille de verre qu’il lança ensuite d’un geste sûr par la fenêtre. La main en visière, il la vit s’écraser quelques mètres plus loin, au beau milieu du chemin principal du jardin des plantes dont - exploit ! – elle avait magistralement franchi le grillage. Cette bouteille devait avoir des gènes de sauteur à la perche dans le sang.

Satisfait, il alla s’étendre sur son lit et attendit. L’un des chats du quartier en profita pour venir lui ronronner dans les esgourdes, quémandant quelques caresses et un peu de pâtée, oui, aussi, pourquoi pas. Une heure plus tard à peine, M.P. s’impatientait déjà. Il avait beau se dire rationnellement qu’il était bien trop tôt, son envie était si forte qu’il priait pour qu’un miracle accélère le temps et le propulse directement en début de soirée, soit dans 3 heures très exactement. Il entreprit pour faire passer le temps plus vite de se plonger dans la lecture de son livre du moment, et le miracle s’accomplit plus ou moins puisqu’il s’endormit entre deux pages.

Il se réveilla en sursaut aux alentours de 19h30, un filet de bave reliant ses lèvres purpurines au bouquin. Fébrile, il se précipita sous la douche, s’astiqua tous les plis de couenne avec grand soin, et lustra son crâne dégarni. Se considérant alors « beau comme un nourrisson qui vient de naître », selon sa propre expression, il courut se coller au judas de la porte d’entrée et attendit encore. La vue donnait directement sur l’escalier qui menait à l’étage, un vieil escalier tout en bois qui grinçait si fort lorsqu’on le gravissait que l’immeuble tout entier était averti quand quelqu’un pénétrait le bâtiment.

Lorsqu’un frisson lui parcourut tout le corps, il se souvint qu’il était encore nu comme un vers et que la lucarne était restée grande ouverte, laissant entrer le froid et la pénombre qui s’abattait doucement sur la ville. Il se résigna alors à se draper dans une vieille nappe tachée de café par-ci par-là : ainsi, se disait-il, il paraîtrait une sorte de friandise enrobée, toute prête à être dévorée. Après un temps de réflexion, il opta pour la nouer autour du cou en guise de cape et, planté devant son armoire à glace, s’entraîna à dévoiler son anatomie en un artistique déploiement de tissus. Il employa ensuite son temps à arpenter les lattes du parquet de long en large, tout en jetant de furtifs coups d’oeils par la fenêtre et par le judas. L’obscurité gagnait du terrain mais, trop absorbé, il se laissait paisiblement glisser dans les entrailles de la nuit.

Son excitation s’essoufflait à vue d’oeil, et quand son réveil afficha 23h, il était désormais persuadé que personne ne viendrait plus. Une fois encore, il avait espéré en vain, et il ne lui restait plus qu’à rejoindre Suture sous la couette, un gros ours en peluche qu’il se traînait depuis une éternité et qu’il considérait comme le seul « être » qui lui ait toujours été fidèle. Serrant l’énorme boule de poil dans ses bras, il se recroquevilla en position fœtale. Plus une trace de joie, ni d’envie en lui. Que du découragement, de l’abattement, et ce sentiment exécrable que rien ne changerait jamais. Visage fermé, mâchoire serrée, seuls ses yeux bleu glacier restaient grands ouverts, humides, transperçant l’obscurité sans même chercher à y voir quelquechose. Certes, il en convenait il n’était pas très beau. Tout du moins, il ne correspondait pas aux canons de la beauté en vogue. Son corps, de taille moyenne, s’était tassé avec l’âge. Sa peau burinée par un soleil qu’il avait fini par fuir gardait un aspect parcheminé. Son ventre… son ventre était aussi rond et lisse que le sommet de son crâne chauve, et ce n’étaient pas vraiment des jambes qui soutenaient l’ensemble mais plutôt deux canes affublées de pieds de hobbits poilus. Il serra un peu plus fort Suture de ses petits doigts boudinés, et quand il cligna des yeux, une larme s’échappa. A l’intérieur, il sentit cet abyssal besoin d’amour qu’il s’évertuait régulièrement à étouffer lui broyer littéralement le cœur tandis qu’une incroyable vague de douleur lui distendait le corps, bloquant sa respiration. Un jour il imploserait, c’était obligé.

Il ne demandait pourtant pas grand-chose, à vrai dire même il ne demandait rien, il proposait juste ses services, un échange de bons procédés entre adultes consentants. Tous les jours il observait ses congénères désespérément en quête d’amour, de tendresse et de passion, de sentiments et de frissons. Il pensait naïvement qu’il suffisait d’un peu d’audace et de sincérité pour que tout ce beau monde y trouve son compte, c’est pourquoi il avait rédigé cette invitation qu’il jugeait des plus honnêtes et des plus alléchantes : « J’veux des calins, des bisous, des corps-à-corps enflammés, j’veux qu’on s’mélange, qu’on s’emboîte qu’on se déboite et qu’on se re-boite! Vous qui lisez ces lignes, considérez-vous comme invité ! Je vous attendrai chez moi ce soir, au quatrième étage de l’immeuble au coin du parc. Signé : Votre Serviteur Priape ».

Décidément, jamais il ne comprendrait la nature humaine. Une seule certitude : il n’était pas le seul à s’endormir tous les soirs, résigné et malheureux comme les pierres, la queue entre les jambes mais les fantasmes en bandoulière. Où étaient-ils, ces autres lui ? Demain encore, il les traquerait dans le moindre recoin.

(Photo: http://www.flickr.com/photos/vincent_vega)

mardi 5 août 2008

Hidden Place

Au beau milieu de la nuit, à la lueur d'une simple lampe de chevet, elle noircit une nouvelle page de son journal. Il retrouvera sa place quelques minutes plus tard dans les rayonnages de sa bibliothèque.

Secrètement, elle avait toujours espéré qu'Il le trouve.

dimanche 3 août 2008

Daily Life

Elle avait ingurgité café sur café toute la journée.

Au départ, c'était juste pour se réveiller, pour se donner l'énergie de faire quelque chose de son dimanche, ne serait-ce que les sacro-saintes corvées sans cesse repoussées au lendemain, comme le veut la tradition chez l'étudiant/chômeur moyen. Et puis le temps que la caféine agisse, il avait bien fallut s'occuper. Elle s'était administré en intra-veineuse une impressionnante quantité de films les jours passés, et l'effet lobotomisant escompté ne marchait plus aussi bien. Se noyer dans le travail semblait à présent la meilleure alternative. Concentrée, elle n'avait pas compté combien de fois elle avait "refait le niveau" dans la tasse. Depuis longtemps déjà, elle ne connaissait plus la phase de surexcitation qu'engendre la "toute première des drogues" (comme l'appelait son père). Seulement celle d'après, où l'on se rend compte qu'il est déjà trop tard, le cœur au bord des lèvres, la tête qui ne sait plus si elle fonctionne trop vite ou trop lentement, l'abattement soudain. La fatigue, l'extrême fatigue d'être soi. Et son pendant: l'impossibilité totale de s'endormir, l'oppressante impression de penser en TGV, trop vite pour réfléchir, pas assez pour oublier.

Aujourd'hui encore, le téléphone n'a pas sonné.



samedi 2 août 2008

Schism


- Parle-moi…
-
- Dis-moi quelquechose…
-
- Allez… n’importe quoi… même juste un grognement…
( Silence.)
- S’il te plaît…
-
- C’est pas comme ça qu’on va y arriver tu sais. Tu es là, à remplir l’espace de long en large comme une ombre errante aussi mutique qu’un caveau vidé de tous ses occupants. L’omniprésence de ton absence m’est insupportable. Tu t’en rends compte au moins ?! Non, évidemment que non. Ou alors tu t’en fous. Ou tu le fais exprès ? C’est ça en fait, tu le fais exprès, hein ?... Mais regarde-moi au moins !! Regarde-moi quand je te parle !
-
- Mon Dieu… Même ton regard est devenu désespérément vide. Où te caches-tu ? Je ne te vois plus à travers. Tes yeux auparavant si limpides ont pris la couleur des eaux troubles. Plus aucune fenêtre sur ta vie intérieure. Pas même un interstice. Tu ne m’as rien laissé. Muré dans ton silence, ta chair et ton sang ne sont plus qu’une forteresse hermétique. Imposante. Insultante.
-
- Pars. Sors d’ici. Mais bouge !! Tu faisais les cent pas y a deux minutes à peine, pourquoi tu restes planté là maintenant, à me fixer de ton regard sans vie ?! Je veux plus te voir tu m’entends. J’en peux plus, tu es comme une chanson-scie dans mon espace vital : en te renfermant c’est moi que tu as faite prisonnière. De ta souffrance, de ton silence, de ton absence. De cette béance qui s’est creusée en toi et où tu as choisi de disparaître… pour combien de temps encore ?!... Combien ? Dis-moi…

Dans un mouvement à la lenteur interminable il se pencha sur elle et l’enlaça tendrement. Sur sa joue, une larme unique roula.

Photo : Clarice&Simon (http://www.flickr.com/photos/clarice_e_simon)

mercredi 30 juillet 2008

lundi 28 juillet 2008

Love, Love, Love (is a rotten heart)


L'amour, c'est comme un truc que t'aurais oublié dans le frigo.

Tous les jours tu le vois, et tu le repousses un peu plus au fond parce que t'en as pas envie tout de suite. Et puis tu l'y oublies, jusqu'au jour ou tu l'exhumes avec l'intention de le dévorer. Sauf que c'est trop tard et qu' il est déjà complètement envahi de moisissures.

Pourtant tu le sais que c'est mal d'oublier des trucs au fond des frigos. Beaucoup de gens se sont fait prendre au piège déjà: les champignons ont fini par leur balancer leurs spores à la gueule et ils se sont retrouvés contaminés, complètement pourris jusqu'à la moëlle eux aussi. Forcément quand ça arrive aux autres, c'est toujours marrant : ça donne une bonne occasion de se moquer d'eux.

Et puis les spores t'explosent à la gueule, et tu peux plus rien faire, et t'as rien vu venir. Et tu te retrouves aussi con que tous ceux dont tu te moquais, avant, et qui oubliaient des trucs dans le frigo.

mardi 24 juin 2008

What A Beautiful Mourning


Elle avait partagé sa vie avec un homme abîmé, l'âme en lambeaux et le cœur prêt à exploser tout à la fois de haine et d'amour. Un sale caractère que la vie n'avait pas épargné, à commencer par ce qu'elle lui avait fournit en matériel génétique: une propension naturelle à la dépression chronique. Puis les aléas géopolitique des années 40-50 : pauvreté, déracinement (d'Espagne en Algérie, puis d'Algérie en France, pieds-noirs oblige) guerre..

Ils eurent un enfant, un seul. Une fille. Dommage, il aurait voulu un fils. Heureusement, le prénom qu'ils avaient choisi convenait aux deux sexe. La pauvreté, le déracinement, la guerre, ils l'avaient vécu ensemble, évidemment. Tous les trois.

Leur fille finit par se marier, puis s'éloigna de ses parents pour son travail. De mutation en mutation. Elle eut deux enfants. Ils devinrent des grands parents heureux et attendris à en juger par les photos. Mais la distance géographique creusa au fil des années un gouffre entre les deux générations. L'incompréhension, en même temps que leurs petits enfants, grandissait. Ils devinrent des inconnus les uns pour les autres, à l'image de ces célébrités dont on connait les grandes lignes de bio grâce aux journaux, sans les connaitre réellement.

A 74 ans, le grand-père décéda, selon l'expression consacrée, "des suites d'une longue maladie". Un truc assez glauque que les médecins eux-même ne connaissaient pas. Le genre rareté médicale. Sous le drap, son tibia avait l'air d'avoir été affublé de demi balles de tennis un peu partout. Des excroissances cancéreuses probablement.

La veuve continua sa petite vie solitaire, s'obstinant à refuser toute assistance malgré sa vue plus que défaillante et la fragilité de ses os. Il fallut batailler dur pour la convaincre de prendre une aide ménagère. Puis elle finit par accepter de se rapprocher de sa fille, qui avait déjà souffert de n'avoir pas pu être plus présente pour les derniers jours de son père.

Ce rapprochement géographique tardif, malgré une vivacité d'esprit encore assez présente chez la mal voyante, n'entraina pas de rapprochement notoire entre l'aïeule et ses petits enfants. Et puis, un jour comme un autre, elle a fermé ses volets. S'est brisé le col du fémur en tombant. A fait un mini AVC pendant l'opération. Est devenue impotente et incohérente.

Elle s'est éteinte le 23 juin à 19h15, sa fille à son chevet, les yeux dans les yeux, main dans la main. Sa fille, qui la berçait de tout son amour, lui disait quelle personne intègre et courageuse elle avait toujours été.

Sa fille: ma mère.

mercredi 18 juin 2008

[ Aka ]


Je ne m’appelle pas Aka.

Des noms, on m’en a donné plein. Des noms d’état civil d’abord. Deux. Puis des petits noms, des surnoms, des noms d’emprunt, des faux noms, des noms d’oiseau...

Je ne me suis jamais reconnue dans aucun d’entre eux. J’ai toujours eu cette vague impression de n’être nulle part à ma place, pas même dans mon propre corps. A chaque nouveau nom, son nouveau masque, au point de ne plus savoir lequel était mon vrai visage. L’ai-je seulement su un jour ? « Aka », c’est le nom que je me suis choisi moi. C’est un peu mon « nom de scène », celui avec lequel j’ai décidé de mener ma vie après avoir fait table rase de mon passé, de mes parents adoptifs, de mes frères et sœurs (adoptifs eux aussi), de mes erreurs et errances de jeunesse. (...)


Photo : Clarice&Simon ( http://www.flickr.com/photos/clarice_e_simon
)

Mes occupations

Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. D'autres préfèrent le monologue intérieur. Moi, non. J'aime mieux battre.
Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l'agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au porte-manteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le redécroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et je l'étouffe.
Je le salis, je l'inonde.
Il revit.
Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je le masse, je le serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon: "Mettez-moi dons un verre plus propre."

Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.

Henri Michaux, in La nuit remue, 1935


dimanche 15 juin 2008

Out of order

Tout et rien en 20 jours passés. Le toujours trop-plein de la vacuité existentielle, la course à la montre, les coups de frein devant les évènements de la vie. Les prières quand il n'y a plus que ça à faire. Et puis la fin, soudaine et inéluctable.

Mais commençons par le commencement, si tant est que ma mémoire défaillante me laisse accéder à quelques bribes de souvenirs succincts et hiérarchisés dans le temps. Et remettons les choses dans leur contexte : c'est la fin de l'année scolaire, comme beaucoup d'étudiants je suis en plein dans les rattrapages, et comme beaucoup d'étudiants encore la procrastination me poursuit. Il va sans dire que je l'accueille à bras grand ouverts. Il faut dire aussi que l'on m'avait trompée quant à ce que je pouvais espérer de mes résultats de second semestre, censés me sauver la mise à condition que ma moyenne annuelle atteigne le 10. Mais que nenni, point de compensation possible en première année de Master. Me voilà donc obligée de repasser 3 matières dont une particulièrement imbuvable sur le thème de la "productivité technique", et comportant des mots barbares tels que " phylactique" ou "orectique", mots absents de tout dictionnaire. Passons.

Du coup, pour fuir ces révisions assez infructueuses et profondément barbantes, je lis (mon premier Lovecraft,
La couleur tombée du ciel, moyennement apprécié, et mon premier Chuck Palahniuk, Monstres Invisibles, beaucoup plus stimulant, puis un deuxième Palahniuk, Choke, dont l'intro est des plus alléchantes). Je dessine aussi, en vue d'une expo collective (Dance before Dishonor, au bar Les enfants Terribles, la Rochelle) à laquelle on m'a proposé de participer et pour laquelle il faut envoyer les œuvres autour du 20, date de mon sus-mentionné examen. C'est une excuse en or pour ne pas ouvrir le classeur de cours, d'autant plus qu'un dessin me prend largement deux jours entiers ! Je me suis mise au découpage, je remplis mon appartement de piles de choses que je déplace, fouille, réorganise sans cesse...

Pendant les quelques jours de passage (5 tout de même) de mon cher et tendre, je n'ai pas eu à chercher bien loin des excuses pour ne pas travailler, trouvant toujours plus utile de faire à manger ou de sortir promener le chien en couple. Chien qui d'ailleurs, par une malheureuse conjoncture d'événements a tristement fini ses jours avant hier dans la nuit, suite à l'absorption d'un carré vip à barbecue. D'où les prières. D'où la fin inéluctable.

Mon excuse du jour, c'est que j'ai pris froid hier à une soirée barbecue, et me suis réveillée avec un violent mal de tête après avoir rêvé que j'étais dans Silent Hill avec Dita Von Teese, et qu'il me fallait affronter le boss du niveau : Mariah Carey.

De toute évidence, je suis très perturbée en ce moment.

samedi 24 mai 2008

Us et Coutumes



Ma toute récente expérience des blogs m'a appris qu'il est d'usage d'orienter son blog, de le dédier à une thématique, quitte à ce que celle-ci soit simplement "self-centrée" (Van Damme, sors de ce corps!). Rassurez-vous, mon intention n'est pas de raconter ma vie au sens de vous faire part de la façon dont j'ai comblé la vacuité de mon existence en scotchant mon écran des heures durant d'un oeil poissonneux dans l'attente d'un quelconque évènement, d'une brin de motivation, ou de l'idée du siècle.

Quoique...

J'ai parfois été confrontée, sur d'autres sites communautaires, aux ires de certains de mes "amis"* qui, au cours d'une conversation où, le plus innocemment du monde, je puisais dans ma propre expérience pour étayer une argumentation, s'offusquaient tout à coup que j'ose parler de ma misérable existence. L'indignation de l'un d'eux fut telle qu'il m'accusa de n'avoir rien de mieux à faire de ma vie que de la passer à la raconter et me conseilla fort désagréablement de chercher sur l'heure de plus saines occupations. Je fus fort déçue de l'issue de cet échange, d'autant plus qu'il m'avait semblé légitime de faire part de cet instant d'existence, et que le dit "ami", ne disant jamais rien de personnel, semblait avoir une vie bien pauvre comparée à la mienne. Pour raconter sa vie, encore faut-il en avoir une ou, à défaut, savoir en rendre le vide ontologique un minimum intéressant, savoir "transcender le quotidien".

Ce n'était visiblement pas son cas, et il devait même être terriblement mauvais à cet exercice pour se censurer autant. Ou peut-être était-il de ceux qui freinent des quatre fers devant ce symptôme de notre société contemporaine qui consiste à faire voler en éclats les limites de l'intime et confond les sphères publiques et privées. J'avoue en ce qui me concerne n'avoir jamais eu une notion très précise des choses relevant du privé sur la toile, tant il me semble que ce soit un endroit privilégié pour échanger avec d'autres plus ou moins anonymes des expériences de vie, des anecdotes, des points de vue, des conceptions philosophiques etc.

Avec cette petite mise au point sur mes intentions et ma conception de la gestion de l'intime sur la toile s'achève donc mon premier article ( d'une longue série, je l'espère).


*Ndt : la plupart du temps sur le net, un "ami" est un illustre inconnu dont vous avez par malheur un jour croisé la destinée virtuelle, et dont vous avez accepté la demande "d'amitié" comme signe de pacifisme cordial. On est parfois soi-même l'auteur de la demande d'ami, acte résultant généralement d'un emballement démesuré face à de vagues signes d'appartenance à une même "tribu"( ici au sens sociologique du terme et non ethnologique, je précise; on n'est pas en Amazonie.)